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L'entretien

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L’entretien



Devant moi, le miroir de l’ascenseur…
Pas trop mal pour mes 38 ans, un petit ventre, la chemise relâchée, pas de cravate. La veste en daim sur le bras gauche. Une barbe finement taillée.
Un homme mûr et décidé, le regard perçant.

Je prends une belle respiration. Ça vas aller Eric ! Me dis-je…

L’annonce était claire : recherchons un chef d’équipe commerciale et un directeur marketing.

Un coup d’œil sur le net et j’avais fait le tour de la société. Elle ne payait pas de mine, mais sa cotation montait, çà puait le fric à venir !

Mon boss me faisait chier et refusait l’augmentation, j’avais pris la porte sur un coup de gueule… Maintenant il me fallait ce poste. 2560 net pour commencer avec les à-côtés , en jouant bien mon jeu, je monterais à 2900 minimum dés l’entrée!

Je l’avais bien étudiée cette petite boîte, aucuns soucis, j’avais même trouvé des infos personnelles sur le PDG. Je m’étais donc sapé en fonction de ses préjugés et préférences.

Après tout cela faisais déjà 25 ans que j’arnaquais mon monde. Je n’allais pas m’arrêter comme ça.
Je me souris à moi-même. Putain la niaque ! J’ai le look, l’assurance, le bagout, la fierté et l’humilité du chasseur de primes…

Ding ! Arrivé… Je sors et me dirige dans le couloir entassé de baies vitrées en partie pâmées. Direction ! Au fond du couloir à gauche…
Mr Tourdéant… Un homme roublard approchant la soixantaine, marié trois enfants dont une fille super-sympa, mais un peu junkies, trop simple de l’approcher sur les réseaux et la faire parler de papa quand elle est stone.

Comment je le sais ? Tout est possible sur le net… Faut juste frapper aux bonnes portes. Bien sûr je ne rentre pas dans le trafic d’infos, mais il y a des choses faciles à trouver !

Se monter un petit personnage, encore plus, Tourdéant, attends-toi à n’y voir que du feu !

Je regarde ma montre discrètement. Il faut toujours rester sobre et simple… Quatre minutes trente d’avances. Parfais pour laisser le quart d’heure académique se passer, jouons le jeu.

J’attends simplement, en lisant la dernière édition du Financial. Ça fait toujours bon genre ça.

La porte de Monsieur le PDG s’ouvre je jette un œil discret, c’est une secrétaire ou autre qui en sort.

- Vous êtes attendus ?
Je lève mon regard sur la créature, du coin de l’œil je vois le PDG derrière son bureau, il n’a pas l’air de bonne humeur. C’est mauvais ça...
- Oui mademoiselle.
- Je vais vous annoncer, Monsieur ?
- Delbros, Eric Delbros…

Elle retourne dans le bureau et referme la porte.

LA comédie commence. Faites sortir les clowns et entrez les fauves !

La donzelle en ressort en me demandant de la patience… Bref rituel bien rodé destiné à mettre la pression sur un futur employé.
On ne me la fait pas… Je replonge dans ma lecture insipide, il faut bien donner une impression.

- Mr Delbros ?
Je sors le nez de la revue. Le Patron me regarde depuis son bureau. Lunettes sévères, pas de cravate, les cheveux cours et gris, un regard d’acier bleuit, pas étonnant qu’il ait réussi, il dégage de la force le vieux.

Je replie le Financial, et me lève.
- Entrez…
La proie s’approche, ou l’inverse, c’est le quitte ou double, l’instant T où la première impression joue et influe pour quarante années de carrière. Le vieux est sombre, signe d’une irritation.

Règle N°1, si tu veux avoir le dessus sur le fauve, met toi dans la même position !

Je rentre dans le bureau un peu vite, et referme la porte, qui claque. Le vieux lève un sourcil, je présente mes excuses, mais pas le mobile.
Le boss a les yeux interrogateurs…

- Désolé, mais je viens de voir une pervenche mettre un pv sur ma voiture !
- Ha ?! Vous vous êtes garé sur le devant…
- Oui.
- C’est une zone bleue très mal indiquée… Asseyez-vous donc.
Hop papy dans le sac, il n’aime pas les flics, il a sûrement du chopper quelques prunes aussi, à en entendre le ton de sa voix.
- Mr Delbros, voyons voir…
J’acquiesce, il tourne les pages d’un cahier de rendez-vous, il sort une fiche, puis une autre. Le genre de trucs pour irriter en fait.
- Ha voilà ! Il me sourit comme un serpent le ferait face à un chevreau. Je le laisse prendre le pas de danse.
- Bien, j’ai examiné votre candidature à notre annonce, vous semblez correspondre au profil recherché… J’ai remarqué personnellement votre parcours pour le moins intéressant.
- Merci beaucoup Monsieur.
- Je vous ai sollicité afin d’avoir de plus amples informations sur vos antécédents et votre expérience.
Forcément, je ne vais pas m’ouvrir comme une fleur sur une simple lettre, il a eu assez pour être intrigué mais peut pour se fier…

Règle N°2, quand tu vas dresser le bétail, sois suffisamment souple et intriguant pour qu’il approche par lui même.

- Vous avez travaillé quatre ans dans la logistique, pour une compagnie de livraison internationale, mais vous ne précisez pas pourquoi vous avez quitté l’emploi.
- J’ai décidé pour des raisons d’éthiques de quitter la compagnie…
- D’éthique ?
- Disons entre nous, que certaines livraisons n’étaient pas dans la norme, bien sûr je ne voudrais pas noircir la compagnie qui ne se doutait de rien…
Je vois à son air qu’il est surpris. Ça le démange…
- Je n’ai pas bien saisi, qu’entendez-vous par « norme »...
- Le poids de certains camions n’était pas correspondant entre le départ et le passage à Calais… Trop lourds par rapport au volume d’air respirable.
Ça y est il pige… C’est toujours un truc qui fonctionne, incriminer un ancien employeur sans y paraître, surtout quand le passage des clandestins est très tendances.
- Bien, passons. Effectivement ce ne sont pas des informations qui sont à communiquer, j’apprécie ce sens de l’honneur vis-à-vis de votre ancien employeur.

Règle N°3, ne montre jamais le bout rougeoyant du fer quand tu sers la jambe du cheval.

- Je vois ensuite que votre parcours est régulier, comme assistant directeur en communication, et vous postulez ici… Pourquoi ?
La question-piège, inutile de le baratiner. Je botte en touche ou je baisse la garde et je m’enlise.
Le problème est que j’ai envoyé paître mon patron actuel avec tous les quolibets qu’il méritait.
Mais ça je ne peux pas le dire ou alors c’est le turbin à bas salaire...

- Monsieur, si je puis me permettre, imaginez que vous donniez dix ans de votre vie en bons et loyaux services… Il me regarde curieux et attend.
- Que durant ces dix années, vous apportiez le meilleur de vous-même, parfois au détriment de votre famille. Car vous vous sentez impliqué…
Je marque une légère pause.
- Et ?
- Et au final, plus vous donneriez et plus on vous prendrait, sans justes retours, sans valorisation de vos efforts ni considération de votre travail! Ne quitteriez-vous pas cette situation?
- Evidemment.
- C’est ce que je fais…
Reformuler la question, la retourner et glisser la solution dans l’oreille de celui qui là posée, il répond à ma place, c’est toujours surprenant...

Il sourit et opine du chef, tout se met en place dans sa tête. Je n’ai plus qu’a cueillir le fruit. c’est le moment le plus crucial.
- Je comprends Mr Delbros… J’ai déjà vécu ça aussi.

Super, j’ai touché un point sensible, l’empathie se fait! C’est gagné. Il poursuit
- Vous me plaisez, jeune homme, et vos talents sont recherchés.
Ne pas montrer mon frétillement de joie , tant que rien n’est signé!
Il se lève, et va à la fenêtre de son bureau. Puis il se tourne vers moi.

- Venez avec moi…

Règle N°4 Ne jamais confondre un pur-sang avec un âne.

On va signer c’est sûr ! Il m’ouvre la porte.

- Je pense vous engager, mais…
- Mais ?
- Mais d’ici cinq ans vous prendriez ma place...
Que veut-il me dire ?
- Je vais vous poser une question de vous à moi, Mr Delbros.
- Allez-y…
- Savez-vous mentir ?

Là je sens le fil de l’épée glisser sur mes épaules. Oui ou non ! C’est à double tranchant.
Evidemment que je sais mentir, et superbement ! J’embobine, tout en donnant l’impression de rester intègre. L’honnêteté dans un miroir !

Le paradoxe insoluble, et merde c’est la première fois qu’on me pose cette question !
Moi qui ai toujours eu en horreur les théorèmes de physique et courants philosophique. Merci Einstein, merci Nietzsche…
Il a perçu le trouble sur mon visage et poursuit simplement.

- Laissez, mon ami, ce n’était qu’une simple question pour la forme…
Vieux con va! Je me détends tandis qu’il me serre la main avec un sourire de requin en finissant :

-Et Soyez rassuré Mr Delbros…

Il marque une pause en attendant que je sorte et termine

-Ce n’est pas une zone bleue en face!



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La Plume